Le paludisme ne devrait plus tuer, par Daniel Vasella
Daniel Vasella
April 25, 2006
Le 25 avril, la Journée mondiale du paludisme rappelle que, chaque année, 3 millions de personnes meurent de cette maladie pour laquelle il existe pourtant des traitements. Cette macabre victoire du paludisme ne doit pas être imputée à une indifférence des organisations internationales, ni à l'égoïsme des acteurs pharmaceutiques, ni à l'absence de solutions thérapeutiques adaptées. La pauvreté et la désorganisation des systèmes de santé dans les zones d'endémie sont les explications fondamentales des difficultés de la lutte contre le parasite.
L'expérience acquise par Novartis dans ce domaine est révélatrice de ces carences. Elle apporte un éclairage utile sur le défi que nos sociétés devront relever pour que le XXIe siècle concrétise les espoirs dont il est porteur en matière de santé...
Parmi les nombreux projets de recherche issus de la fusion entre les laboratoires Ciba et Sandoz, Novartis a hérité en 1996 d'un traitement innovant contre le paludisme : Coartem. Au vu de ses promesses cliniques, ce médicament a été développé malgré la certitude d'un marché difficilement solvable. Aujourd'hui, cette thérapeutique fondée sur l'association fixe d'artémisinine et de lumefantrine a fait la preuve d'une efficacité hors du commun, avec des taux de guérison qui peuvent atteindre 95 %. Il est classé parmi les "médicaments essentiels" par l'OMS. L'histoire récente de ce médicament illustre pourtant les méandres financiers, administratifs et logistiques à parcourir avant que les patients puissent en bénéficier.
Premier obstacle : son prix. En Afrique subsaharienne, la majeure partie de la population gagne moins de 2 dollars par jour. Beaucoup trop peu, au regard des frais de production et d'acheminement d'un tel médicament. Restent donc les partenariats à visée philanthropique.
En 2001, Novartis a conclu un accord avec l'OMS en vue de fournir le produit à prix coûtant aux pays en développement. Etonnamment, malgré son faible prix, les gouvernements africains ne se sont pas intéressés à ce traitement : lenteur des administrations, crainte du changement, processus de commande compliqués... Les explications sont multiples. Mais, dès que l'OMS a placé Coartem sur sa liste des médicaments dits "essentiels", la demande a considérablement augmenté. La publication d'études favorables à ce traitement dans The Lancet a également accru l'intérêt. En moins de trois ans, les prévisions de commandes recueillies par l'OMS ont augmenté de 500 000 doses à plus de 100 millions en 2006...
Un nouvel obstacle est alors apparu : celui de l'approvisionnement en matière première pour la production du médicament. Il faut six mois pour cultiver la plante dont est extraite l'artémisinine et quatorze mois au total de la plantation des graines jusqu'à la production finale des comprimés. Ce cycle n'a rien d'exceptionnel. Il nous a pourtant valu de vertes critiques de la part d'organisations qui ont vite fait de mettre en doute la sincérité des efforts de Novartis. La culture traditionnelle en Chine ne suffisant pas, une production agricole commerciale a été développée en Asie et en Afrique. Parallèlement, les capacités des sites de fabrication de Pékin et de Suffern (New York) ont été augmentées. Novartis est ainsi parvenu à dépasser son objectif de production de 30 millions de traitements en 2005. En 2006, la barre des 100 millions sera franchie.
Le combat contre le paludisme est-il pour autant gagné ? Hélas, non. D'autres difficultés demeurent. Malgré nos efforts de production, malgré la fourniture du médicament à prix coûtant, des stocks considérables prêts à l'expédition sont restés dans nos entrepôts. Nous avons fait l'expérience d'un écart gigantesque entre les prévisions qui nous ont été fournies et les commandes réellement passées. Alors que les estimations compilées par l'OMS s'élevaient à 50 millions de traitements en 2005, les commandes fermes ne représentaient que la moitié des 30 millions que Novartis avait produits. Aussi affligeant que cela puisse paraître, les efforts de tous les acteurs impliqués ont été rattrapés par l'indigence des systèmes de santé locaux.
Les médicaments existent. Ils sont disponibles. Ils peuvent être payés - puisque le Fonds mondial et d'autres organisations philanthropiques ont prévu les financements nécessaires. Mais, quelque part, le système grippe. Dans la plupart des pays africains, la situation du marché ne permet pas de garantir que les médicaments soient commandés et distribués en temps et en heure. Les systèmes de santé sont défaillants, voire inexistants. Les infrastructures et les administrations en charge de ces questions peinent à remplir leurs missions. Aujourd'hui, le paludisme. Demain, le sida, la tuberculose ou la lèpre... Pour utiles qu'elles soient, les Journées mondiales ne suffiront pas. Les efforts de l'industrie pharmaceutique seront inefficaces tant qu'ils ne s'inscriront pas dans des structures politiques et de santé stables. Ils n'aboutiront à rien si les gouvernements locaux ne peuvent pas permettre à leurs citoyens d'accéder à l'instruction, à l'eau potable, à la nourriture et aux systèmes rudimentaires de santé publique et d'hygiène.
La problématique majeure des pays pauvres, en matière de santé, est celle de la gouvernance. Si les grandes sociétés pharmaceutiques ne peuvent nier ni négliger leurs responsabilités, elles sont hélas impuissantes, sans la volonté des acteurs locaux. Il faut donc appeler de nos voeux une collaboration accrue entre les gouvernements, les institutions internationales, les groupes privés et les sociétés civiles. Sans cette responsabilité mutuelle, rien n'aboutira.
Daniel Vasella est président et administrateur délégué du groupe Novartis.

